jeudi 29 mars 2018

ils sont en ligne








August Sander, Farming Family -1913



 Ils sont en ligne comme une phrase du passé.
Leur verbe c'est regarder. Leur histoire effacée.
Une lettre entière de regard, et leurs prénoms oubliés.
De quel siècle d'arbres sortent-ils ?
Quels mots contenaient leurs livres ? Leur rivière, leur chant.
Ils se tiennent comme arabesque en liane sur le morceau d'un village que le soleil ferait valser.
A l'oreille du diable ? à la dernière frontière passée ?
Savaient-ils qu'entre ses arbres une forêt a gardé le secret ?
Dans un champs maintenant se dresse l'infranchissable,
un trou de mémoire qui nous rendra bête comme nous a rendu sourd le bruit de vos canons.

Astrid Shriqui Garain III.2018  



à la main qui se pose




Credit photo : Karen B. 


Et puis voilà la main
la main qui se pose
au fond des choses
sur le bord d'une épaule.

Elle lui tombe dessus
comme tombe un jour une rose
sur le fond de l'amitié.

Elle aurait bien voulu trouver le geste...
Faut dire elle était un peu paumée...
alors voilà la main qui reste
et qui pèse sur cette épaule
comme vous viennent parfois
des choses que rien ne peut effacer.
La main est un peu lourde
comme ce vin rouge
qui coule au fond des choses
qu'on voudrait oublier.
A tour de bras elle lui fait signe
qu'il est en temps de rentrer
et puis comme il fait un peu froid
elle lui fout son billet
parce que les gens c'est comme les roses
et c'est pas comme des choses
qu'on pousse du bout du pied.

Alors voilà la main
la main qui se pose
sur le bord d'une épaule
comme arrivent toutes les choses
auxquelles on avait oublié de penser.

La main sur une épaule
c'est pas des mots qui restent sur le coeur
ça vous redresse
ça vous fait tenir un peu plus droit
ça vous prendrait presque pour une rose
et à la main comme vont toutes choses
...on croise ses doigts.

Alors voilà que cette main
sur le bord d'une épaule
c'est une main qui vous repose
sans rien compter.

On ose pas toujours les gestes qui sauvent
pourtant c'est une grande chose
cette main qui posée sur cette épaule
qui vient de signer son amitié.



Astrid Shriqui Garain - mars 2018  
 
Lauréate au Concours de Poésie "Simone Landry" - Mars 2020- Paris
 
 
 
 

vendredi 9 mars 2018

Les nouveaux anciens, Kate Tempest

 

Attention : Étincelant ! « Les nouveaux anciens », c'est dense, poétique, rapide, mouvant, vivant. Cliquetis dans le jukebox, silence de jour, lumières à contre nuit, la légende de Tom et de Glori, un mythe. 

« Les nouveaux anciens » c'est maintenant ! Kate Tempest a raison, un million d'étoiles filantes raison, un millénaire de rêves et de béton raison.

 C'est maintenant que les dieux marchent dans nos rues, que les dieux se lèvent chaque matin, que les dieux tempêtent, que les dieux jouent des coudes sur les quais, que les dieux donnent à manger au chat, à leur gosse, que les dieux ont faim ou froid, qu' il doutent, qu' ils aiment, qu'ils font les cons, qu'ils tournent en rond, qu'ils se voudraient un peu plus fort un peu plus grand, qu'on oublie pas trop vite leur nom . 


Ils sont des dieux, ils nous ressemblent, nous sommes tous... des dieux, le format éternel de ceux qui se refusent à n'être que des hommes.
Des dieux vivants, et nombreux. Les enfants des hommes, pas des enfants des dieux. 


Des monstres, des brutes et puis parfois, le plus souvent, peu à peu, des gosses avec des ailes de géant et les semelles au vent ! 

«  un dieu devient un dieu quand il a le courage d'aimer. Un dieu, quoi qu'il fasse, reste dieu à jamais, mais quand même, un dieu doit s'efforcer d'être un dieu auquel un dieu peut se fier. ». 


« Nous sommes pourtant toujours mythiques.
Coincés pour toujours entre le pitoyable et l'héroïque.
Nous sommes encore divins ;
c'est ce qui nous rend si monstrueux.
Mais c'est comme si nous avions oublié que notre propre valeur excédait de loin celle de l'ensemble de nos biens ». 


« Regarde les », regardons nous.
« Des millions de personnages,
chacun avec ses propres récits épiques
chantant : il est difficile d'être un ange
tant que tu n'as pas été un démon ». 


Kate Tempest ! À lire à voix haute ! 


«  Toutes les divinités résident dans le coeur de l'homme ». William Blake
Traduit de l'anglais par D' de Kabal et Louise Barlett.


Astrid Shriqui Garain. mars 2018.




mardi 6 mars 2018

Un coup d'aimer dans l'air



"Queen" , Sculpture de  Judith Rota Raboczky 


L'éternité dans sa coquille 

Un bourgeon d'épine comme une enseigne


du sang qui coule autour de la terre 

pendant que du jour on casse toujours la graine


Mais suffit juste d'un p'tit coup d'aimer dans l'air 

pour être encore debout comme demain vers le soleil




Dans l'air, Astrid Shriqui Garain 
III.2018 

La lune dévêtue de son rose



" Histoire du soldat", spectacle de l'Arcal,   
Théâtre musical  
Musique d'Igor Stravinsky (Lausanne, 1918) 
Texte de Charles Ferdinand Ramuz 
 

 
La lune dévêtue de son rose adresse le feulement de son âme 

aux lignes assoupies de ton corps.


L'espace entre ses voiles respire la lumière que tu protèges.

Depuis que ton regard caresse la question de ses rêves 

de tes lèvres ruisselle la couleur de leurs notes.


Il n'est de silence que dans le bruit de certaines images.


Mais toi,

tu es toute musique.


Du battement d'une veine qui se nourrit 

d'une main ouverte  vers le dôme de ton épaule

jusqu'à cette brassée de cuivre et de parfum qui teinte

contre la sagesse d'une étole,

tu es toute musique qui se délivre en cette adresse.


Entre les murs et le soleil plane un ballet de miroirs.

Si Paris danse dessous sa neige , toi, de tout ton être

tu joues à contre jour à me faire chair.


Paris dans sa nuit dort lorsque la lune se croit forte, 

mais moi, dans ma tête, sur la musique de tes pas, 

je marche vers la flamme du seul mot que tu projettes. 



                                                                       La lune dévêtue de son rose,
                                                                       Astrid Shriqui Garain 
                                                                       6. III.18.


 

mercredi 14 février 2018

Claudio Parmiggiani - sculpture d'ombre

éditions Actes Sud - Coédition Ville de Montpellier
traduit du français par : Anne BRESSON-LUCAS  ISBN 978-2-7427-3694-2


« On ne peut atteindre l'aube, sinon par le sentier de la nuit. »…
  Khalil Gibran.

Poussières, cendres, sculptures d'ombre. Initiation au silence.
 
Les Delocazioni de Claudio Parmigianni…. ? « Une communion sur l'absence ». 


  Claudio Parmiggiani 

 
« La suie et la cendre ont révélé des fissures que l'on ne voyait plus ».Michel Hilaire

« Photographier avec le feu et la fumée, utiliser comme moyen photographique le feu et comme papier sensible l'espace. »

Claudio Parmiggiani peint à l'encre du temps.





« Moi je n'ai pas honte de rêver. Sans rêve, il n'existe pas de réalité ». 



Salita della memoria, 1976 



 

« L'air devient le medium essentiel de cette œuvre, il s'éprouve comme une haleine expirée des murs eux-mêmes. Il devient le porte- empreinte de toute image.' « Georges Didi-Huberman. 



Sculpture d'ombre, Musée Fabre , Montpellier, 23 mars 2002 

 


Poésie, acte poétique.

A vous allumer tous les feux du regard, à vous en couper le souffle.

Silence, on marche dans le silence.
A murs nus, à voix tues.
De mystérieuses présences traversent la conscience .
On vient, dans le silence. 


Polvere, 1997, feu, suie, fumée. 
 
 
« Passif comme la résistance des humbles, le silence est l'arme dernière de l'insoumission, le seuil où l'oppression et la torture fléchissent. 

Soudain et momentané, le silence ne s'exerce que dans la durée, dilaté en temps toujours plus précieux.
Il est économiquement immoral"
 
«  Emilio Villa ( paroles silencieuses) 




Deiscrizione, 1972



A lume spento, 1985
 
Faire danser le feu dans un musée, planter un phare au bout du monde, 
enterrer une œuvre d'art, 
pétrifier, dissimiler, 
disperser, pulvériser, briser, brûler...

Problèmes. 


Terra, 1988,
 ensevelissement de l'oeuvre, cloître du musée des Beaux Arts, Lyon, 25 septembre 1990. 



Claudio Parmiggiani pose problèmes. 
 

Il faro d'Islanda, 2000, Islande.




 Fable du lieu, Le Fresnoy 2001



Transparence, opacité, profondeur et reflet.




« C'est la sécurité qui naît d'une pensée non problématique, inerte. 
Plus l'art refuse de donner ce sentiment de sécurité, plus il est hostile à toute tentative de capture, plus il est perçu comme problématique (…) 
et pour un artiste, ce qui semble être un impératif élémentaire, 
c'est justement de créer des problèmes. ».



« La langue de l’image réside dans l'émotion, première impulsion qui enfante l'art. »

«  Le silence est aujourd'hui une parole subversive puisqu'il est un espace méditatif. »

À la lumière des choses, 
à cette absence qui provient, 
à ce brouillard qui se retire, 
à cette pensée qui devient, 
à l'absurde cacophonie du désordre qui s'évapore, 
à l'imaginaire qui conquiert l'esprit.

A ce rêve impalpable qui nous transporte. 

 
« Nul n'a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé que pour sortir en fait de l'enfer. » « Antonin Artaud, Van Gogh, le suicidé de la société)






1989, porte brûlée, cadnium

Pour Parmiggiani, la mémoire n'est pas un passé mais une pensée.

Pas de clôture, de la mesure, pas de limites.

« Un visage dans le cristal d'une larme : c'est quelque chose qui est dans l’œil. »
Ombre, cendres, éclat de poussière…la carte du ciel. 









Phisiognomiae coelestis 1975 ,photographie



«  Il est naturel que l'on parte d'une oeuvre et que l'on arrive toujours à une autre œuvre.
Infinies sont les lectures que l'on peut faire et, labyrinthique et infini le rêve qui se trouve dans la parole. » 




  Teatro dell’arte e della guerra – Bologne 

«  Géométrie qui est beauté, lieu de profonde mélancolie.

Et cela a été une façon de comprendre une chose importante : la mesure ».


zoo geometrico, 1968-1969
 
«  L'art est comme l'eau..Regarder DANS une œuvre c'est comme observer son propre reflet
 
à la surface de l'eau, tout est clair, et tout est profondeur. »



Fontaine, Rennes, 1993

 
«  Émotion..
la première impulsion d'où naît l'art, 
c'est ce mot qui continue à inquiéter..
un mot ancien, qui incommode, 
mais que la poésie aime. » 


 
2001, suie sur bois


En réalité, la lumière où va t elle ?  ,
et en rêve qui est elle  ?

« Non pas un objet , mais une idée. Une œuvre qui vit plus dans l'esprit que dans le regard, plus dans la distance que dans l'observation directe..un emblème de ce que je suis et de ce que je pense. »


 2002, marbre de Carrare, parco della Padula, Carrare. 

« Comme des moines , les artistes travaillent enfermés dans leurs grottes, leurs usines, occuper à sculpter à l'intérieur d'un mot, se lançant, de temps en temps, l'un l'autre des signaux, dans la nuit avec leurs lanternes, pour se sentir vivants, suspendus à un symbole...comme une goutte de rosée à un brun d'herbe »


"Senza titolo, 1985" 

« Une œuvre est une arme et je crois que ce n'est jamais un geste de bonne éducation, ni un geste rassurant, ni optimiste, ni mondain, ni décoratif, mais un acte subversif….anarchique..c'est en cela, je pense que réside sa vérité. Et, elle est subversive parce qu'elle n'a pas d'objectif, parce qu'elle ne sert à rien, elle n'est en fonction de rien. Elle est existence. Pure existence. Pour la société, c'est quelque chose d'absurde mais cet absurde, nous en avons besoin. »

«  Aujourd'hui comme jamais, il faut protéger, défendre tout ce qui a le moindre lien avec le monde spirituel ».


«  Le marché où tout a un prix et rien n'a de valeur, 
qui décide non pas ce qui est actuel mais ce qui doit l'être, 
qui euphorise, qui transforme le nain en géant et le géant en nain, 
ne coïncide pas avec les exigences , les inquiétudes d'une œuvre. »


«  Mettre une œuvre dans l'espace, .comme une icône clouée au ciel..dans le corps vivant de l'espace...dans l'angoisse et dans le sentiment de l'espace..peindre, pour moi, c'est cela. "

 
Temps suspendus entre des mains brûlantes qui chassent  l'ignorance d'un mystère en nous laissant deviner la lumière des mots.

 "Autoritratto, 1979, toile photographique"


  • "Né en 1943 à Luzzara, Claudio Parmiggiani vit et travaille à Arnarstapi, où il a développé depuis les années 1960 une œuvre d’une grande puissance poétique qui utilise une large gamme de matériaux et de références.
  • Nourri de culture classique et fortement marqué par le romantisme, il a su imposer au sein des recherches les plus expérimentales de l’art contemporain son goût pour la culture et la littérature.
  • Le raffinement de ses sculptures et de ses installations, la richesse du travail sur la couleur et les matières, ne tempèrent pas la puissance de ses thèmes et la radicalité de son positionnement artistique. 
  • Aux questions fondamentales de la disparition, de l’oubli, de la destruction qui le hantent, il répond par une œuvre dédiée à la mémoire et au temps. 
  • Profondément humaine, sa création s’articule autour d’images et de lieux chargés d’une densité exceptionnelle : il combine ainsi la puissance des images au « génie du lieu », pour créer chez le spectateur un véritable choc émotionnel."






 Nebulosa, 2016


02.2018 , Astrid Shriqui Garain



mercredi 31 janvier 2018

L'homme qui marchait dans la couleur, essai de Georges Didi-Huberman






Ceci est une fable. Il était, est ou sera-t-il ( toujours ?..) un désert et un homme. une légende comme un élément de tragédie . Une fable, et, comme toute fable ce sera au lecteur qu'il reviendra de faire le choix d'en retirer la morale. 

« Chaque instant de la rencontre avec cette œuvre devrait être reporté scrupuleusement, comme si chaque quart de minute, pour un tel contact, valait pour chaque saison d'une marche de quarante années ».

L'homme marche. Il va à la rencontre. Il semble aller. Aller vers un lieu ? Suit-il une trajectoire ? Un chemin ? Ou simplement son destin ?

Le pense-t-il ? L'imagine- t- il ? Le croit -il ? Le rêve- t- il ?
Il va se livrer et vient se donner à l'évidence apparaissante de la couleur de « l'évidance »…

Un pan, un pan de lumière, un éclat qui appelle le marcheur.
Peut être est-ce là toute l'expérience de l'art. Est ce là l'expérience de l'homme ?
Croit-il se délivrer en allant de la sorte se livrer ?

Ne pas figurer. Non pas représenter, tenter d' incarner.
L'aura, l'éclat, que revêt une absence, celle de l'Absent. Une aura qui l'incarnera. . Dont l'immanence donne à l'homme l'énergie pour marcher. 

Si l'attente est un plaisir comme le soulignait André Breton, l'attente est un désir.

L'homme marche dans le désert. Il continuera de marcher depuis l'instant qu'il nomme la rencontre, , depuis le moment où levant ses yeux sur la montagne, il a vu éclairs nuées , feux et fumées lui parler de l'Absent, qui lui donnèrent une substance en donnant lieu.

Marcher vers la Lumière. Y entrer. Y pénétrer. « L'homme marche dans l'image », en région de dissemblance. ». De l'invisible viendra la vision.
« Un monde étrange de voile, de feux, de lumières et de minéralités précieuses ».
«  échos visuels, taches d'appel ».
Vitrail embrasant le portail de l'esprit.
Un clos ,qui, par une ouverture crée une fulgurance de lumière provoquant un blanc de l'esprit.
Un blanc. « A blank »… Un manque, une mutité.
Une fable où l'homme inlassablement marche, marche ainsi qu'il marchait dans le désert.
«Une couleur vestige » annonce L'imminence de l'éternel.


L' éclat d'or de la Pala d'Oro de la Basilique de San Marco de Venise,



une pluie de couleurs projetée par Fra Angelico sur la fresque de la Madone des Ombres au couvent de San Marco de Florence,




verrière des cinq sœurs de la cathédrale de York…



Lumières, lumière, Lumière .

L'homme marche vers la lumière. La trouver ? La retrouver ? Tenter de la toucher ?
L'homme marche. En cet instant il se prépare à entrer. Il s'approche et veut comprendre.
La lumière fait le tour de la Terre. Le temps passe . L'homme marche. Depuis toujours. Depuis une éternité. 

Les siècles passent. A son tour, Le 20 e siècle met en lumière .

« La lumière est le matériau que j’utilise, la perception le médium, mon travail n’a pas de sujet, la perception est le sujet, il n’y a pas d’image car la pensée associative ne m’intéresse pas. »
— James Turrell.
Le temps passe. «  L'homme ne marche plus dans les églises ». et si comme P. Fedida l'écrivait
«  l'absence est, peut être, l'oeuvre de l'art » ?
L'homme marche. L'homme marche à présent dans une galerie d'art.
« Evidence de l'évidance ». Région de la dissemblance. De « l'inassignable », du « dissemblable ».
Région de dissemblance. « échos visuels, taches d'appel ».
Quels sont nos déserts que vient visiter la lumière ? Une fresque ? Un tableau ?
L'évidence d'une évidence mise en lumière ?
Il n'y a rien derrière l'image et pourtant la pulsion d'un écho appelle le marcheur.
Il n'y aura plus de temps , rien que l'espace d'un instant.
Le temps passe. Il est 1989 à l'horloge du monde.
Paris. Un homme marche. Il est philosophe, historien d'art.
Galerie Froment et Putman. Il est novembre.
L'homme entre dans la galerie. Son nom : Georges Didi-Huberman.

« Echo visuel »… Ici, pas d'autel, pas de madone, pas de vitrail. Et pourtant ce qu'il va le toucher en cet instant c'est la lumière. Une œuvre de lumière .
Il s'en approche au point d'y entrer.
Bien sur l’œuvre est l'expérience d'une perception. Elle doit être vécue.
Alors par cet essai approchons nous, approchons nous et tentons de revivre, ou du mois tentons de comprendre l'expérience de l'instant en nous plaçant aux coté de ce marcheur.
Nous connaissons le marcheur.
Mais avant que nous assistions à l'instant de la rencontre, « l’œuvre »  émettrice doit être présentée. :

« Blood Lust » de James Turrell, artiste dont la plupart des œuvres sont consacrées à la lumière.



« Les installations de Turrell nommées "environnements perceptuels" sont réalisées à partir de lumières naturelles ou artificielles. Son travail produit un décalage entre la perception visuelle et intellectuelle de l’espace. Il sollicite les sens des spectateurs et joue de leur perception, il la bouscule et la trompe. Il pose ainsi les fondements de sa démarche, c'est à dire d'agir sur la perception de l'espace, empêcher une perception passive pour conduire le spectateur au dépassement de soi. La manipulation de la lumière naturelle dans l’architecture est son thème de prédilection. James Turrell intervient dans les espaces architecturaux, et donne dans la plupart de ses œuvres l’illusion d’un tableau monochrome sortant de l’obscurité où le spectateur plonge le regard dans une « couleur-lumière insaisissable ». ( source Art Wiki) (pour découvrir son univers http://jamesturrell.com )
Voilà donc en quelques lignes dressé le portrait de l'artiste.

La lumière est une matière. Elle est matière. Sculptée, projetée, elle dévoile ou recouvre. Elle est mouvement, espace, elle creuse, file, coule, ouvre, drappe, ruisselle, prolonge.
La lumière est matière. Lumière blanche, lumière noire, lumière rouge. Chaque siècle a sa lumière. Giacometti déclarait : « le ciel est bleu par convention mais rouge en réalité »
Giacometti et l'homme qui marche... comment en lisant cet essai ne pas y songer ?
Comment ne pas revoir cette image, celle de l'homme qui marche qui « s’arrache à la glaise de la matérialité du corps pour que l'esprit progresse »…



Chaque siècle a sa lumière . Quelle couleur porte-t-elle ? La lumière, la véritable lumière n'aveugle pas , elle révèle.
La lumière est matière, elle est substance, comme l'homme qui la reçoit, comme l'objet qu'elle éclaire, comme le lieu qui la recèle.
La matière est constituée, elle se manipule et se construit.
Elle délimite, un dehors, un dedans. Elle peut ouvrir ou fermer un espace. C'est là que naissent toutes les fables, les fables des lieux ...à usage des grandes personnes. 

Lust : désir. Blood : sang. 

Ici pas d'autel. Pas d'église, ni de temple. Une galerie.
L'homme marchait dans le désert, il marche dans la ville. 

Pourtant quelque chose va prendre corps, semble vouloir prendre corps devant nous et peut être en nous mêmes, nous qui nous nous sommes placés du côté du marcheur en choisissant de suivre ses lignes.
Nous qui mettons ici nos pas dans les pas du marcheur. « touchez l'image et vous touchez l'homme » ?…

Image lacunaire, écho, dissemblance, recherche, présence d'une absence, reconnaissance, mise en lumière, révélation, quête, connaissance...Savoir.

L'homme marche, il réfléchit devant la dissemblance. 
Il perçoit, au-delà, bien au delà du signe, de l'image, de la figure.
Derrière l'image il n'y a peut être rien, mais en la totalité l'image, c'est à dire en dedans et en dehors de l'image, il y a peut être tout. Malgré tout.
L'intelligence de l'art est-elle de révéler la lumière ? Attendre de l'art est-ce désirer de la lumière ?
Mais revenons vers « Blood Lust »,..et ... marchons.

Marchons vers ce rectangle de lumière rouge, « Couleur -front, couleur poids », contours nets, « une masse colorée, sans ombre , sans nuance. » , « Pan de couleurs qui semble flotter massivement ». Cela apparemment ne ressemble à rien de connu.
L'homme serait-il entrer dans la région de la dissemblance ?
«  une béance, Un chambre béante de lumière rouge ».
« Une chambre à voir, ( viewing chamber) « , chambre voyante ou de voyance ».

L'homme s'approche et perd ses repères visuels, il lui semble n' être ni dedans ni dehors, il est hors de soi et tout à la fois en lui même. Il n'y a plus d'espace de pour sa propre réflexion. 

La lumière n'entre pas par l'ouverture, à l'inverse de la canera obscura ou du sténopé, elle est émise depuis la chambre. L'horizon est absent, la pièce dans laquelle se trouve l'homme disparaît.
Les frontières visuelles semblent abolies. Se présente à l'homme « un illimité ». Une illusion ?
L'homme est entré dans un « petite cathédrale », dont la bâtisseur est l'artiste et où il «  se découvre marchant dans la couleur. ».
Mais ici l'homme sait que « le templum » est vide. Rien n'habite le lieu. Il est désert.
Jeu de ligne, d'ouverture et de clôture, jeu de biseaux et de néons électriques .
« Le Saint des saints est vide ».
« C'est bien connu c'est devant le vide ou plutôt l'évidement qu'on sacralise le vide »...

Il n'y a rien, aucun objet, aucune figure, aucune forme que l'oeil pourrait reconnaître, sur lequel l'oeil pourrait s'accrocher, saisir une réalité qu'il pourrait toucher. .
Rien. Si ce n'est un espace de couleur et la profondeur de la béance créée par l'evidance, la marque de l'évidement.

L'évidence ...de la couleur ...de « l'évidance » lui apparaît.
Un rêve, un espace de rêve.

L'homme est comme en état de rêve, il ne peut rien saisir, il devient objet et sujet à la fois de rêve et du rêve.
Vertige, abîme. La béance est rouge sang, est elle pour autant vide de sens ?
Que nous adresse ici l'artiste, l'auteur de l'oeuvre , quelle est l'adresse de ce lieu où se dirige l'homme qui marche?
L'homme vient marcher dans la couleur, alors continuons à suivre ses pas , Lui qui vient rencontrer l'oeuvre de l'artiste.
La démarche de Turrell est se saisir de lieu public déserté. D'y travailler des espaces visuels, d'expérimenter.
Soit il crée un désert comme dans cette galerie, ou un hôtel, comme il l'a fait durant six ans dans un hôtel désaffecté californien soit il il investit un désert comme celui d'Arizona, où il construit son projet Roden Crater .




Lieu clos. Lieu déserté.
Fermer et provoquer une ouverture.
Soustraire le visible. Un lieu dénué de toute visibilité.

Une fable..., une fable pour réactiver la mémoire d'un rêve, retrouver le lieu , revivre un instant.
La fable d'un lieu.
La fable d'un espace susceptible de « recevoir » toute création, telle la Khôra évoquée par Platon dans Le Timée ?
Ni forme, ni nom, ni visage. Un lieu tel que celui que Fra Angelico a créé et non recréer lorsqu'il a posé ses couleurs dans le clos de la madone des Ombres ?
Une amnésie du lieu, mais l'inscription en nous de la rémanence constante de sa substance… ?
Un lieu qui ouvrirait sur un illimité . Illimité définissant lui même ses limites. Limites, là où se place l'homme, l'homme qui marche.
Si le temps est un mouvement, l'homme marche dans la couleur de son temps.
Temps fini ou infini. Temps limité ou illimité.
Un éternité lumineuse de possibilité s'offre devant nous.
Je me souviens d'une définition mathématique : « Une fonction f tend vers l'infini quand x tend vers l'infini si et seulement si, en prenant x suffisamment grand, on peut rendre f(x) aussi grand que l’on veut. »..mais « Que nul n'entre s'il n'est géomètre » nous déclarait Platon. Je ne m'aventurerai pas donc pas plus loin. Je me tiendrai donc à la limite du raisonnable...

L'homme marche et, à la limite de l'illimité.
L'artiste par une expérience borderline en un lieu construit, en un temps donné, tente de lui faire toucher l'impalpable, l'indéfinissable, le dissemblable.
Ce que je vois est ce que je sens être. Mais ce que je sens être est ce une réalité palpable ?
Suis au bord du rêve ou au bord de la réalité ? Quel temps traverse le lieu ? Est ce le jour ? Est ce la nuit ? Est ce un entre deux ?
L'homme marche sur le terre . Il est entre le ciel et la terre. Il est à cet entre deux.
Si le marcheur est un homme éveillé, regardant au delà de la limite, au-delà de soi quel autre illimité s'ouvre t il devant lui , sinon le ciel ?




Une chambre de voyance. Un oculus. Un ciel qui peut être bleu mais qui peut revêtir d'autres couleurs comme l'avait écrit Aristote dans son traite «  Du ciel ».
Un ciel rouge, une terre bleue..L'homme marche sur la terre et sent des ailes le pousser vers le ciel.

Painted désert. Arizona. C'est là que James Turrel poursuit ses experiences. Sur la terre des Hopis.
 Symbole Hopi


Dans le coeur même de cette terre. Là où à perte de vue l'horizon se dessine.
Là « où les indiens Hopi ont, pendant des siècles, scruté le même horizon à partir de point fixes pour faire de sa ligne accidentée par la découpe des montagnes l'échelle d'un véritable calendrier astronomique. »
Roden Crater . « Un cratère de volcan éteint, que James Turrel a découvert en 1974 en survolant la région à bord de son avion. Il y a depuis ouvert un observatoire, vaste "work in progress", site d'exception d’où il est possible de percevoir des phénomènes célestes depuis des points prévus à cet effet. La lumière, toujours. Étroitement liée à la fascination de l’espace. » ( Stéphane Renault pour l'exposition du Grand Palais -2013). 





Architecture, espace, lieu, horizon, terre, ciel, ligne, angle, cadre, œil, ...œil de l'homme, regard du volcan. L'un verse et l'autre se déverse. En un lieu précis en un temps précis.
L'homme, l'enfant, l'homme, le désert et le rêve.
«  James Turrel est est un géomètre en quête du lieu comme phénomène ».

Fable du lieu, phénémologie de l'instant…
Je ne sais quelle morale je peux tirer de cette fable. Mais ce voyage dans l'espace mental de l'oeuvre de Turrel que Georges Didid Huberman nous adresse est un moment merveilleux de lecture. Philosophie, poésie, géométrie, géographie, mnémographie de l'espace.
Le soleil fait le tour de la Terre. Il est à présent la nuit. L'homme s’arrête. Il s'endort, derrière ses paupières closes ,l'horizon d'un rêve peu à peu se dessine...
« Il arrive souvent, à la lisière du sommeil, que s'impose à moi l'image très vague d'un désert : ce sont des dunes ramassées, allant s'aplanissant, fluides et lourdes pourtant. Et ce n'est rien d'autres que mon corps qui s'alourdit de s'endormir. L'image n'est pas fixe, les dunes lentement se meuvent, transformées par le vent. Et ce n'est rien d'autre que la marche alentie dans ma respiration ».
    « HAD I the heavens' embroidered cloths,
    Enwrought with the golden and silver light,
    The blue and the dim and the dark cloths
    Of night and light and half-light,
    I would spread the cloths under your feet
    But I, being poor, have only my dreams;
    I have spread my dreams beneath your feet;
    Tread softly because you tread on my dreams... »
    William Butler Yeats, He Wishes for the Cloths of Heaven
    L'esprit dans la couleur et les semelles..devant. 

Astrid Shriqui Garain- 01 2018