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mercredi 19 décembre 2018

Remontage du temps








Clepsydre 
Grès, céramique et acrylique-Réalisé par assemblage de moulages de pièces d'horlogerie.
Astrid Shriqui Garain       


"essai- exagium- exigere- 
faire sortir quelque chose d'une autre chose »". 

G. Didi Huberman, remontage du temps subi, extrait.





mercredi 14 février 2018

Claudio Parmiggiani - sculpture d'ombre

éditions Actes Sud - Coédition Ville de Montpellier
traduit du français par : Anne BRESSON-LUCAS  ISBN 978-2-7427-3694-2


« On ne peut atteindre l'aube, sinon par le sentier de la nuit. »…
  Khalil Gibran.

Poussières, cendres, sculptures d'ombre. Initiation au silence.
 
Les Delocazioni de Claudio Parmigianni…. ? « Une communion sur l'absence ». 


  Claudio Parmiggiani 

 
« La suie et la cendre ont révélé des fissures que l'on ne voyait plus ».Michel Hilaire

« Photographier avec le feu et la fumée, utiliser comme moyen photographique le feu et comme papier sensible l'espace. »

Claudio Parmiggiani peint à l'encre du temps.





« Moi je n'ai pas honte de rêver. Sans rêve, il n'existe pas de réalité ». 



Salita della memoria, 1976 



 

« L'air devient le medium essentiel de cette œuvre, il s'éprouve comme une haleine expirée des murs eux-mêmes. Il devient le porte- empreinte de toute image.' « Georges Didi-Huberman. 



Sculpture d'ombre, Musée Fabre , Montpellier, 23 mars 2002 

 


Poésie, acte poétique.

A vous allumer tous les feux du regard, à vous en couper le souffle.

Silence, on marche dans le silence.
A murs nus, à voix tues.
De mystérieuses présences traversent la conscience .
On vient, dans le silence. 


Polvere, 1997, feu, suie, fumée. 
 
 
« Passif comme la résistance des humbles, le silence est l'arme dernière de l'insoumission, le seuil où l'oppression et la torture fléchissent. 

Soudain et momentané, le silence ne s'exerce que dans la durée, dilaté en temps toujours plus précieux.
Il est économiquement immoral"
 
«  Emilio Villa ( paroles silencieuses) 




Deiscrizione, 1972



A lume spento, 1985
 
Faire danser le feu dans un musée, planter un phare au bout du monde, 
enterrer une œuvre d'art, 
pétrifier, dissimiler, 
disperser, pulvériser, briser, brûler...

Problèmes. 


Terra, 1988,
 ensevelissement de l'oeuvre, cloître du musée des Beaux Arts, Lyon, 25 septembre 1990. 



Claudio Parmiggiani pose problèmes. 
 

Il faro d'Islanda, 2000, Islande.




 Fable du lieu, Le Fresnoy 2001



Transparence, opacité, profondeur et reflet.




« C'est la sécurité qui naît d'une pensée non problématique, inerte. 
Plus l'art refuse de donner ce sentiment de sécurité, plus il est hostile à toute tentative de capture, plus il est perçu comme problématique (…) 
et pour un artiste, ce qui semble être un impératif élémentaire, 
c'est justement de créer des problèmes. ».



« La langue de l’image réside dans l'émotion, première impulsion qui enfante l'art. »

«  Le silence est aujourd'hui une parole subversive puisqu'il est un espace méditatif. »

À la lumière des choses, 
à cette absence qui provient, 
à ce brouillard qui se retire, 
à cette pensée qui devient, 
à l'absurde cacophonie du désordre qui s'évapore, 
à l'imaginaire qui conquiert l'esprit.

A ce rêve impalpable qui nous transporte. 

 
« Nul n'a jamais écrit ou peint, sculpté, modelé, construit, inventé que pour sortir en fait de l'enfer. » « Antonin Artaud, Van Gogh, le suicidé de la société)






1989, porte brûlée, cadnium

Pour Parmiggiani, la mémoire n'est pas un passé mais une pensée.

Pas de clôture, de la mesure, pas de limites.

« Un visage dans le cristal d'une larme : c'est quelque chose qui est dans l’œil. »
Ombre, cendres, éclat de poussière…la carte du ciel. 









Phisiognomiae coelestis 1975 ,photographie



«  Il est naturel que l'on parte d'une oeuvre et que l'on arrive toujours à une autre œuvre.
Infinies sont les lectures que l'on peut faire et, labyrinthique et infini le rêve qui se trouve dans la parole. » 




  Teatro dell’arte e della guerra – Bologne 

«  Géométrie qui est beauté, lieu de profonde mélancolie.

Et cela a été une façon de comprendre une chose importante : la mesure ».


zoo geometrico, 1968-1969
 
«  L'art est comme l'eau..Regarder DANS une œuvre c'est comme observer son propre reflet
 
à la surface de l'eau, tout est clair, et tout est profondeur. »



Fontaine, Rennes, 1993

 
«  Émotion..
la première impulsion d'où naît l'art, 
c'est ce mot qui continue à inquiéter..
un mot ancien, qui incommode, 
mais que la poésie aime. » 


 
2001, suie sur bois


En réalité, la lumière où va t elle ?  ,
et en rêve qui est elle  ?

« Non pas un objet , mais une idée. Une œuvre qui vit plus dans l'esprit que dans le regard, plus dans la distance que dans l'observation directe..un emblème de ce que je suis et de ce que je pense. »


 2002, marbre de Carrare, parco della Padula, Carrare. 

« Comme des moines , les artistes travaillent enfermés dans leurs grottes, leurs usines, occuper à sculpter à l'intérieur d'un mot, se lançant, de temps en temps, l'un l'autre des signaux, dans la nuit avec leurs lanternes, pour se sentir vivants, suspendus à un symbole...comme une goutte de rosée à un brun d'herbe »


"Senza titolo, 1985" 

« Une œuvre est une arme et je crois que ce n'est jamais un geste de bonne éducation, ni un geste rassurant, ni optimiste, ni mondain, ni décoratif, mais un acte subversif….anarchique..c'est en cela, je pense que réside sa vérité. Et, elle est subversive parce qu'elle n'a pas d'objectif, parce qu'elle ne sert à rien, elle n'est en fonction de rien. Elle est existence. Pure existence. Pour la société, c'est quelque chose d'absurde mais cet absurde, nous en avons besoin. »

«  Aujourd'hui comme jamais, il faut protéger, défendre tout ce qui a le moindre lien avec le monde spirituel ».


«  Le marché où tout a un prix et rien n'a de valeur, 
qui décide non pas ce qui est actuel mais ce qui doit l'être, 
qui euphorise, qui transforme le nain en géant et le géant en nain, 
ne coïncide pas avec les exigences , les inquiétudes d'une œuvre. »


«  Mettre une œuvre dans l'espace, .comme une icône clouée au ciel..dans le corps vivant de l'espace...dans l'angoisse et dans le sentiment de l'espace..peindre, pour moi, c'est cela. "

 
Temps suspendus entre des mains brûlantes qui chassent  l'ignorance d'un mystère en nous laissant deviner la lumière des mots.

 "Autoritratto, 1979, toile photographique"


  • "Né en 1943 à Luzzara, Claudio Parmiggiani vit et travaille à Arnarstapi, où il a développé depuis les années 1960 une œuvre d’une grande puissance poétique qui utilise une large gamme de matériaux et de références.
  • Nourri de culture classique et fortement marqué par le romantisme, il a su imposer au sein des recherches les plus expérimentales de l’art contemporain son goût pour la culture et la littérature.
  • Le raffinement de ses sculptures et de ses installations, la richesse du travail sur la couleur et les matières, ne tempèrent pas la puissance de ses thèmes et la radicalité de son positionnement artistique. 
  • Aux questions fondamentales de la disparition, de l’oubli, de la destruction qui le hantent, il répond par une œuvre dédiée à la mémoire et au temps. 
  • Profondément humaine, sa création s’articule autour d’images et de lieux chargés d’une densité exceptionnelle : il combine ainsi la puissance des images au « génie du lieu », pour créer chez le spectateur un véritable choc émotionnel."






 Nebulosa, 2016


02.2018 , Astrid Shriqui Garain



mercredi 31 janvier 2018

L'homme qui marchait dans la couleur, essai de Georges Didi-Huberman






Ceci est une fable. Il était, est ou sera-t-il ( toujours ?..) un désert et un homme. une légende comme un élément de tragédie . Une fable, et, comme toute fable ce sera au lecteur qu'il reviendra de faire le choix d'en retirer la morale. 

« Chaque instant de la rencontre avec cette œuvre devrait être reporté scrupuleusement, comme si chaque quart de minute, pour un tel contact, valait pour chaque saison d'une marche de quarante années ».

L'homme marche. Il va à la rencontre. Il semble aller. Aller vers un lieu ? Suit-il une trajectoire ? Un chemin ? Ou simplement son destin ?

Le pense-t-il ? L'imagine- t- il ? Le croit -il ? Le rêve- t- il ?
Il va se livrer et vient se donner à l'évidence apparaissante de la couleur de « l'évidance »…

Un pan, un pan de lumière, un éclat qui appelle le marcheur.
Peut être est-ce là toute l'expérience de l'art. Est ce là l'expérience de l'homme ?
Croit-il se délivrer en allant de la sorte se livrer ?

Ne pas figurer. Non pas représenter, tenter d' incarner.
L'aura, l'éclat, que revêt une absence, celle de l'Absent. Une aura qui l'incarnera. . Dont l'immanence donne à l'homme l'énergie pour marcher. 

Si l'attente est un plaisir comme le soulignait André Breton, l'attente est un désir.

L'homme marche dans le désert. Il continuera de marcher depuis l'instant qu'il nomme la rencontre, , depuis le moment où levant ses yeux sur la montagne, il a vu éclairs nuées , feux et fumées lui parler de l'Absent, qui lui donnèrent une substance en donnant lieu.

Marcher vers la Lumière. Y entrer. Y pénétrer. « L'homme marche dans l'image », en région de dissemblance. ». De l'invisible viendra la vision.
« Un monde étrange de voile, de feux, de lumières et de minéralités précieuses ».
«  échos visuels, taches d'appel ».
Vitrail embrasant le portail de l'esprit.
Un clos ,qui, par une ouverture crée une fulgurance de lumière provoquant un blanc de l'esprit.
Un blanc. « A blank »… Un manque, une mutité.
Une fable où l'homme inlassablement marche, marche ainsi qu'il marchait dans le désert.
«Une couleur vestige » annonce L'imminence de l'éternel.


L' éclat d'or de la Pala d'Oro de la Basilique de San Marco de Venise,



une pluie de couleurs projetée par Fra Angelico sur la fresque de la Madone des Ombres au couvent de San Marco de Florence,




verrière des cinq sœurs de la cathédrale de York…



Lumières, lumière, Lumière .

L'homme marche vers la lumière. La trouver ? La retrouver ? Tenter de la toucher ?
L'homme marche. En cet instant il se prépare à entrer. Il s'approche et veut comprendre.
La lumière fait le tour de la Terre. Le temps passe . L'homme marche. Depuis toujours. Depuis une éternité. 

Les siècles passent. A son tour, Le 20 e siècle met en lumière .

« La lumière est le matériau que j’utilise, la perception le médium, mon travail n’a pas de sujet, la perception est le sujet, il n’y a pas d’image car la pensée associative ne m’intéresse pas. »
— James Turrell.
Le temps passe. «  L'homme ne marche plus dans les églises ». et si comme P. Fedida l'écrivait
«  l'absence est, peut être, l'oeuvre de l'art » ?
L'homme marche. L'homme marche à présent dans une galerie d'art.
« Evidence de l'évidance ». Région de la dissemblance. De « l'inassignable », du « dissemblable ».
Région de dissemblance. « échos visuels, taches d'appel ».
Quels sont nos déserts que vient visiter la lumière ? Une fresque ? Un tableau ?
L'évidence d'une évidence mise en lumière ?
Il n'y a rien derrière l'image et pourtant la pulsion d'un écho appelle le marcheur.
Il n'y aura plus de temps , rien que l'espace d'un instant.
Le temps passe. Il est 1989 à l'horloge du monde.
Paris. Un homme marche. Il est philosophe, historien d'art.
Galerie Froment et Putman. Il est novembre.
L'homme entre dans la galerie. Son nom : Georges Didi-Huberman.

« Echo visuel »… Ici, pas d'autel, pas de madone, pas de vitrail. Et pourtant ce qu'il va le toucher en cet instant c'est la lumière. Une œuvre de lumière .
Il s'en approche au point d'y entrer.
Bien sur l’œuvre est l'expérience d'une perception. Elle doit être vécue.
Alors par cet essai approchons nous, approchons nous et tentons de revivre, ou du mois tentons de comprendre l'expérience de l'instant en nous plaçant aux coté de ce marcheur.
Nous connaissons le marcheur.
Mais avant que nous assistions à l'instant de la rencontre, « l’œuvre »  émettrice doit être présentée. :

« Blood Lust » de James Turrell, artiste dont la plupart des œuvres sont consacrées à la lumière.



« Les installations de Turrell nommées "environnements perceptuels" sont réalisées à partir de lumières naturelles ou artificielles. Son travail produit un décalage entre la perception visuelle et intellectuelle de l’espace. Il sollicite les sens des spectateurs et joue de leur perception, il la bouscule et la trompe. Il pose ainsi les fondements de sa démarche, c'est à dire d'agir sur la perception de l'espace, empêcher une perception passive pour conduire le spectateur au dépassement de soi. La manipulation de la lumière naturelle dans l’architecture est son thème de prédilection. James Turrell intervient dans les espaces architecturaux, et donne dans la plupart de ses œuvres l’illusion d’un tableau monochrome sortant de l’obscurité où le spectateur plonge le regard dans une « couleur-lumière insaisissable ». ( source Art Wiki) (pour découvrir son univers http://jamesturrell.com )
Voilà donc en quelques lignes dressé le portrait de l'artiste.

La lumière est une matière. Elle est matière. Sculptée, projetée, elle dévoile ou recouvre. Elle est mouvement, espace, elle creuse, file, coule, ouvre, drappe, ruisselle, prolonge.
La lumière est matière. Lumière blanche, lumière noire, lumière rouge. Chaque siècle a sa lumière. Giacometti déclarait : « le ciel est bleu par convention mais rouge en réalité »
Giacometti et l'homme qui marche... comment en lisant cet essai ne pas y songer ?
Comment ne pas revoir cette image, celle de l'homme qui marche qui « s’arrache à la glaise de la matérialité du corps pour que l'esprit progresse »…



Chaque siècle a sa lumière . Quelle couleur porte-t-elle ? La lumière, la véritable lumière n'aveugle pas , elle révèle.
La lumière est matière, elle est substance, comme l'homme qui la reçoit, comme l'objet qu'elle éclaire, comme le lieu qui la recèle.
La matière est constituée, elle se manipule et se construit.
Elle délimite, un dehors, un dedans. Elle peut ouvrir ou fermer un espace. C'est là que naissent toutes les fables, les fables des lieux ...à usage des grandes personnes. 

Lust : désir. Blood : sang. 

Ici pas d'autel. Pas d'église, ni de temple. Une galerie.
L'homme marchait dans le désert, il marche dans la ville. 

Pourtant quelque chose va prendre corps, semble vouloir prendre corps devant nous et peut être en nous mêmes, nous qui nous nous sommes placés du côté du marcheur en choisissant de suivre ses lignes.
Nous qui mettons ici nos pas dans les pas du marcheur. « touchez l'image et vous touchez l'homme » ?…

Image lacunaire, écho, dissemblance, recherche, présence d'une absence, reconnaissance, mise en lumière, révélation, quête, connaissance...Savoir.

L'homme marche, il réfléchit devant la dissemblance. 
Il perçoit, au-delà, bien au delà du signe, de l'image, de la figure.
Derrière l'image il n'y a peut être rien, mais en la totalité l'image, c'est à dire en dedans et en dehors de l'image, il y a peut être tout. Malgré tout.
L'intelligence de l'art est-elle de révéler la lumière ? Attendre de l'art est-ce désirer de la lumière ?
Mais revenons vers « Blood Lust »,..et ... marchons.

Marchons vers ce rectangle de lumière rouge, « Couleur -front, couleur poids », contours nets, « une masse colorée, sans ombre , sans nuance. » , « Pan de couleurs qui semble flotter massivement ». Cela apparemment ne ressemble à rien de connu.
L'homme serait-il entrer dans la région de la dissemblance ?
«  une béance, Un chambre béante de lumière rouge ».
« Une chambre à voir, ( viewing chamber) « , chambre voyante ou de voyance ».

L'homme s'approche et perd ses repères visuels, il lui semble n' être ni dedans ni dehors, il est hors de soi et tout à la fois en lui même. Il n'y a plus d'espace de pour sa propre réflexion. 

La lumière n'entre pas par l'ouverture, à l'inverse de la canera obscura ou du sténopé, elle est émise depuis la chambre. L'horizon est absent, la pièce dans laquelle se trouve l'homme disparaît.
Les frontières visuelles semblent abolies. Se présente à l'homme « un illimité ». Une illusion ?
L'homme est entré dans un « petite cathédrale », dont la bâtisseur est l'artiste et où il «  se découvre marchant dans la couleur. ».
Mais ici l'homme sait que « le templum » est vide. Rien n'habite le lieu. Il est désert.
Jeu de ligne, d'ouverture et de clôture, jeu de biseaux et de néons électriques .
« Le Saint des saints est vide ».
« C'est bien connu c'est devant le vide ou plutôt l'évidement qu'on sacralise le vide »...

Il n'y a rien, aucun objet, aucune figure, aucune forme que l'oeil pourrait reconnaître, sur lequel l'oeil pourrait s'accrocher, saisir une réalité qu'il pourrait toucher. .
Rien. Si ce n'est un espace de couleur et la profondeur de la béance créée par l'evidance, la marque de l'évidement.

L'évidence ...de la couleur ...de « l'évidance » lui apparaît.
Un rêve, un espace de rêve.

L'homme est comme en état de rêve, il ne peut rien saisir, il devient objet et sujet à la fois de rêve et du rêve.
Vertige, abîme. La béance est rouge sang, est elle pour autant vide de sens ?
Que nous adresse ici l'artiste, l'auteur de l'oeuvre , quelle est l'adresse de ce lieu où se dirige l'homme qui marche?
L'homme vient marcher dans la couleur, alors continuons à suivre ses pas , Lui qui vient rencontrer l'oeuvre de l'artiste.
La démarche de Turrell est se saisir de lieu public déserté. D'y travailler des espaces visuels, d'expérimenter.
Soit il crée un désert comme dans cette galerie, ou un hôtel, comme il l'a fait durant six ans dans un hôtel désaffecté californien soit il il investit un désert comme celui d'Arizona, où il construit son projet Roden Crater .




Lieu clos. Lieu déserté.
Fermer et provoquer une ouverture.
Soustraire le visible. Un lieu dénué de toute visibilité.

Une fable..., une fable pour réactiver la mémoire d'un rêve, retrouver le lieu , revivre un instant.
La fable d'un lieu.
La fable d'un espace susceptible de « recevoir » toute création, telle la Khôra évoquée par Platon dans Le Timée ?
Ni forme, ni nom, ni visage. Un lieu tel que celui que Fra Angelico a créé et non recréer lorsqu'il a posé ses couleurs dans le clos de la madone des Ombres ?
Une amnésie du lieu, mais l'inscription en nous de la rémanence constante de sa substance… ?
Un lieu qui ouvrirait sur un illimité . Illimité définissant lui même ses limites. Limites, là où se place l'homme, l'homme qui marche.
Si le temps est un mouvement, l'homme marche dans la couleur de son temps.
Temps fini ou infini. Temps limité ou illimité.
Un éternité lumineuse de possibilité s'offre devant nous.
Je me souviens d'une définition mathématique : « Une fonction f tend vers l'infini quand x tend vers l'infini si et seulement si, en prenant x suffisamment grand, on peut rendre f(x) aussi grand que l’on veut. »..mais « Que nul n'entre s'il n'est géomètre » nous déclarait Platon. Je ne m'aventurerai pas donc pas plus loin. Je me tiendrai donc à la limite du raisonnable...

L'homme marche et, à la limite de l'illimité.
L'artiste par une expérience borderline en un lieu construit, en un temps donné, tente de lui faire toucher l'impalpable, l'indéfinissable, le dissemblable.
Ce que je vois est ce que je sens être. Mais ce que je sens être est ce une réalité palpable ?
Suis au bord du rêve ou au bord de la réalité ? Quel temps traverse le lieu ? Est ce le jour ? Est ce la nuit ? Est ce un entre deux ?
L'homme marche sur le terre . Il est entre le ciel et la terre. Il est à cet entre deux.
Si le marcheur est un homme éveillé, regardant au delà de la limite, au-delà de soi quel autre illimité s'ouvre t il devant lui , sinon le ciel ?




Une chambre de voyance. Un oculus. Un ciel qui peut être bleu mais qui peut revêtir d'autres couleurs comme l'avait écrit Aristote dans son traite «  Du ciel ».
Un ciel rouge, une terre bleue..L'homme marche sur la terre et sent des ailes le pousser vers le ciel.

Painted désert. Arizona. C'est là que James Turrel poursuit ses experiences. Sur la terre des Hopis.
 Symbole Hopi


Dans le coeur même de cette terre. Là où à perte de vue l'horizon se dessine.
Là « où les indiens Hopi ont, pendant des siècles, scruté le même horizon à partir de point fixes pour faire de sa ligne accidentée par la découpe des montagnes l'échelle d'un véritable calendrier astronomique. »
Roden Crater . « Un cratère de volcan éteint, que James Turrel a découvert en 1974 en survolant la région à bord de son avion. Il y a depuis ouvert un observatoire, vaste "work in progress", site d'exception d’où il est possible de percevoir des phénomènes célestes depuis des points prévus à cet effet. La lumière, toujours. Étroitement liée à la fascination de l’espace. » ( Stéphane Renault pour l'exposition du Grand Palais -2013). 





Architecture, espace, lieu, horizon, terre, ciel, ligne, angle, cadre, œil, ...œil de l'homme, regard du volcan. L'un verse et l'autre se déverse. En un lieu précis en un temps précis.
L'homme, l'enfant, l'homme, le désert et le rêve.
«  James Turrel est est un géomètre en quête du lieu comme phénomène ».

Fable du lieu, phénémologie de l'instant…
Je ne sais quelle morale je peux tirer de cette fable. Mais ce voyage dans l'espace mental de l'oeuvre de Turrel que Georges Didid Huberman nous adresse est un moment merveilleux de lecture. Philosophie, poésie, géométrie, géographie, mnémographie de l'espace.
Le soleil fait le tour de la Terre. Il est à présent la nuit. L'homme s’arrête. Il s'endort, derrière ses paupières closes ,l'horizon d'un rêve peu à peu se dessine...
« Il arrive souvent, à la lisière du sommeil, que s'impose à moi l'image très vague d'un désert : ce sont des dunes ramassées, allant s'aplanissant, fluides et lourdes pourtant. Et ce n'est rien d'autres que mon corps qui s'alourdit de s'endormir. L'image n'est pas fixe, les dunes lentement se meuvent, transformées par le vent. Et ce n'est rien d'autre que la marche alentie dans ma respiration ».
    « HAD I the heavens' embroidered cloths,
    Enwrought with the golden and silver light,
    The blue and the dim and the dark cloths
    Of night and light and half-light,
    I would spread the cloths under your feet
    But I, being poor, have only my dreams;
    I have spread my dreams beneath your feet;
    Tread softly because you tread on my dreams... »
    William Butler Yeats, He Wishes for the Cloths of Heaven
    L'esprit dans la couleur et les semelles..devant. 

Astrid Shriqui Garain- 01 2018

vendredi 29 décembre 2017

Passer, quoi qu'il en coûte





PASSER, QUOI QU'IL EN COÛTE 

Georges Didi-Huberman, Niki Giannari - 2017


Des Spectres hantent l'Europe

http://www.survivance.net/document/30/58/Des-spectres-hantent-l-Europe

Maria Kourkouta & Niki Giannari // France // 2016
// 99 min // Couleur // 1,85:1

 Ils passent et ils nous pensent.
Les morts que nous avons oubliés,
les engagements que nous avons pris et les promesses,
les idées que nous avons aimées,
les révolutions que nous avons faites,
les sacrements que nous avons niés,
tout cela est revenu avec eux.
Où que tu regardes dans les rues
ou les avenues de l'Occident,
ils cheminent : cette procession sacrée
nous regarde et nous traverse.
Maintenant silence.
Que tout s'arrête.
Ils passent.
Niki Giannari 

 Avec un désir
que rien ne peut vaincre
ni l'exil, ni l'enfermement, ni la mort.
Orphelins, épuisés,
ayant faim, ayant soif,
désobeissants et têtus,
séculaires et sacrés
sont arrivés
en défaisant les nations et les bureaucraties.
Se posent ici,
attendent et ne demandent rien
seulement passer.
Niki Giannari.

 Tous ces mouvements de migration ont un nom générique : la culture.Non pas la culture des "émissions culturelles" ou des " ministères de la culture", mais la culture au sens anthropologique du terme, à savoir ce qui fait des humains ces êtres capables, non seulement de parler, de travailler ou d'inventer des outils, voire des œuvres d'art, mais encore de vivre en société, de se parler, de s'inventer, de s'imaginer les uns les autres. Lorsqu'une société se met à confondre son voisin avec l'ennemi, ou bien l'étranger avec le danger, lorsqu'elle invente des institutions pour mettre en œuvre cette confusion paranoïaque , alors on peut dire, en toute logique historique - et non pas selon un simple point de vue éthique- qu'elle est entrain de perdre sa culture, sa propre capacité de civilisation. " Georges Didi-Huberman - p 62



L'enfance actualise la survie et l'héritage du genre humain; mais elle potentialise aussi - donne puisance à - son avenir même. C'esr surtout cela que je vois, pour finir, dans le film "Des spectres hantent l'Europe" : je vois des enfants partout.
Je les vois, tous petits, faisant la queue dans la boue, vêtus de ces imperméables blancs trop grands pour eux et qui leur donnent, plus qu'aux adultes , cette touche spectrale et cependant si vivace. Je sais q'ils sont parmi les plus atteints, les plus vulnérables, les plus survivants parmi tant d'autres enfants morts en mer ou dans la guerre.Mais je les vois sourire, chanter,jouer avec rien, inventeurs d'un avenir surgi de la plus grande pauvreté." Georges Didi -Huberman p 85


 Des spectres hantent l'Europe ? Oui Monsieur, et c'est même ce qui pouvait arriver de mieux à l'Europe.Rappelez-vous que Derrida écrivait dans Spectres de Mars au sujet de ce paradoxe de la survivance : " Un revenant étant toujours appelé à venir et à revenir, la pensée du spectre, contrairement à ce que l'on croit, fait signe vers l'avenir. C'est une pensée du passé, un héritage qui ne peut venir que de ce qui n'est pas encore arrivé - de l'arrivant même." Rappelez-vous ce que Pasolini faisait de le " force du passé" une chose " plus moderne que les modernes".
Georges Didi-Huberman -p 85


Sur les 185 espèces de primates subsistantes, seul l'homme a un comportement migrateur. Homo sapiens n'est autre, pour finir, qu'un remarquable homo migrans. Vouloir l'oublier - le refouler, le haïr - c'est simplement s'enfermer dans les remparts de la crétinisation. Mieux vaut entendre la leçon de " ceux qui savent encore être en mouvement".
Georges Didi-Huberman - 5-14.03.2017 
 
 En cela ils sont "nos spectres" : notre propre hantise autant que notre propre destination.
Georges Didi-Huberman - p68
 


A l'orée de notre histoire de l'art, Pline l'Ancien avait déjà établi une rigoureuse distinction concernant le monde des images : une antinomie entre "luxure" ( luxuria) et "dignité " ( dignitas). La luxure concernait, selon lui, tout un commerce de l'art fondé sur "le prix" et sur l’indistinction des usages comme des temporalités : ce qui se passait, par exemple, lorsqu'un patricien romain faisait l'acquisition d'une statue grecque d'Apollon, soit une oeuvre soustraite au territoire colonisé de l'empire, puis lui faisait couper la tête pour y placer, de façon aussi artificielle que prétentieuse, son propre portrait...Tout cela qui pourrait aisément évoquer une économie caractéristique de notre actuel régime esthétique de l'âge post-moderne, lui aussi dominé par le marché, le kitsch et l'arrogance bourgeoise." Georges Didi-Huberman - p 82 

 "Tout a un prix ou bien une dignité. Ce qui a un prix peut-être aussi bien remplacé par quelque chose d'autre, à titre équivalent; au contraire, ce qui est supérieur à tout prix, ce qui par suite n'admet pas d'équivalent, c'est ce qui a une dignité."
Emmanuel Kant. 





mardi 6 septembre 2016

L'espoir de Giotto , l'oeil de l'histoire 1, 12 images pour le meilleur et pour le pire, Georges Didi-Huberman, dvd Zadig productions.2015





"Spes " - ( l'espoir ou Espérance , les sept vertus) de Giotto

Chapelle Scrovegni (ou église de l'Arena) - 1303-1306 - Padoue



 
Il faudra dire la condition. La condition de l'homme. 
Ce fait qui le maintient en équilibre .

Ne pas se contenter de son état mais de son fait.
De ce qui fut fait , de ce qui est fait et sera fait.
De ce qu'il fait à ce qui le fut. 

Et mélanger, raprocher  ainsi, proposer de la sorte afin de formuler le plus exactement possible, le plus étroitement possible ce qu'est cette condition.

Ce qui nous met en condition.

A quelle condition il est possible de vivre, de survivre, de ne pas s’anéantir ?

A quelle condition l'homme peut il se mettre en capacité d'agir, à quelle condition lui est il possible de réagir ? 

A quelle condition refuse-t-il, à quelle condition accepte-t-il ?

A condition qu'il y ait une émotion ? , à condition qu'il n'y en ait plus ? , qu'il n'y en ait jamais eu ?

A condition qu'il y en ait d'autant plus ?

Voilà ce à quoi il est essentiel de nous soumettre. 

Se mettre en condition pour saisir le temps charnière.

L'espace qui est un passage. Le lieu de notre temps. 

Pour tenter un peu  de nous y voir. Et pour cela essayer voir.  

A cette question, à cette seule condition il nous sera possible de choisir 

entre le meilleur et le pire, du moins faire le choix pour le meilleur en refusant le

pire.  

Chaque image doit être vue comme une proposition . 


Un choix.  Pour qu'une image puisse jouer ce rôle de possible  elle ne peut être 

seule . 

Il faut que les images y soit toutes. Car les images se répondent. 

Et elles se répondent d'autant plus qu'elles s'affrontent. Se font face. 

L'éthique des images ne réside pas dans leur esthétisme. 

Elle réside dans leur puissance formulatrice. 

L' Esthétique définit, l'Ethique énonce.

Une image manque et l'histoire se défigure. 

Une histoire se produit et l'image préfigure.

Une réussite, un échec, jamais une défaite. Une bataille constante.

Il faudra au moins tenter d'exprimer la condition qui réside en l'homme. 

Ce serait un peu déjà lui reconnaître le possible vouloir d'un sacré.

du moins lui rendre cette possibilité, ce serait en somme donner la possibilité à

 chaque homme de porter son nom .  

  

Astrid Shriqui Garain 


 

après lecture de l'oeil de l'histoire 1, 12 images pour le meilleur et pour le pire, Georges Didi-Huberman, dvd Zadig productions.2015  





Le desespoir  ( les sept vices ) , de Giotto

Chapelle Scrovegni (ou église de l'Arena) - 1303-1306 - Padoue