"Les guérillères", extrait, Monique Wittig, Les éditions de Minuit
Les
souvenirs sont des fantômes qui hantent des demeures. C’est peut
être la raison pour laquelle, au matin de mes jours je n’ai ni
clé, ni porte, ni maison, qui pourraient faire lien avec un passé
qui devait être le mien.
Je
roule sur des chemins qui se s’arrêtent jamais. Je traverse des
villages, des villes dont je ne retiens pas les noms mais dont
j’emporte le sourire de chaque visage.
J’aime
les fleuves parce qu’ils sont une promesse, j’aime les arbres
parce qu’il savent parler aux arbres, et quant aux bipèdes qui se
rassemblent ...j’ai peine à leur ressembler..
Je
ne traîne pas, ni ne erre, je roule, donnant à la vie la certitude
de ses heures comme un flocon sait donner à la terre le génie de
son réveil.
Quand
cela a t il commencé ? Je ne m’en souviens pas. Mais je sais
que tout cela s’est produit souterrainement en moi et qu’un jour,
cela est apparu aussi violemment qu’une lumière lorsqu’elle
vient vous dire le secret d’une couleur qui vous fait comprendre la
bêtise d’un toujours.
Un
ras le bol ?… Un dégoût , une fatigue ? Ou tout
simplement l’envie qui vient, ou vous revient, de vivre largement.
J’ai
changé. Non, j’ai muté. Transféré-e-. ou juste recommencé-e.
Le
changement d’aiguillage a-t-il été accidentel ?
Génétiquement acté ? Cognitivement...acquis ?
Malencontreusement provoqué ? Viralement inoculé ?
Ventralement ...respiré ? ... Je ne sais. Tout cela était en
moi. Construit par moi. Sujet de ma volonté.
Mais
cela ne fut pas douloureux. Peut être épineux ?
Mais
que deviennent les souvenirs des ronces lorsque l’aube apparaît ?
Je
ne porte à ce jour en moi, ou sur moi, aucun stigmate d’un
quelconque traumatisme. M’en suis je libéré ? l’ai-je
effacé ? De l’un à l’autre, de l’autre à soi, de moi à
l’un, je ne demeure en rien. Nul par ? Nul part, également.
Je
me transverse et me déverse continuellement.
Je
ne marche pas, non, c’est insuffisant d’écrire cela. C’est un
mauvais angle.
Je
ruisselle et absorbe , et dessine parfois sur la terre quelque
arabesque qui ressemble joliment, lorsque le temps le permet, à la
corolle d’un monde où s’accroche le calice de ce que j’aime
appeler ma joie.
Joie
d’être libre, d’être seule, d’être à moi. Ma joie. Qui me
plaît et me suffit bien largement. Bien, heureusement. Voilà le
cercle. Ouvertement.
Je
fais cercle. De ce cercle qui dans une langue triomphante et ancienne
signifie Amie.
Non
je ne marche pas, en fait. Je ne marche plus.
Je
fais cercle avec le monde qui est le mien.
J’ai
laissé derrière moi des fenêtres d’absurdité.
Hier
j’ai croisé un vautour, et j’ai vu ce qu’il avait
laissé...D’un cercle, d’un cercle d’un seul je l’ai chassé.
D’un cercle, pas d’une une pierre, les pierres sont faites pour
ne pas oublier. Ou alors si on la jette c’est pour, avec elle,
sombrer.
Après
les bois, une clairière, quatre chevaux, le cri d’une barrière,
et puis le vent qui n’a même pas pris le temps de s’en étonner.
Il tonnait. c’est peu de chose à dire, je le reconnaîs, mais
c’est beaucoup à vivre. Nomade...vagabonde...sans nom et sans
papier. J’ai tout jeté. Je n’aimais pas ce qu’ils y avaient
noté.
Et
puis les montrer….pour prouver ? Rassurer ? Demander ?
Justifier ?…
Les
papiers c’est pour ceux qui ne savent pas vraiment écouter, ni
regarder. Juste calibrer. Vendre ou bien acheter. Des titres pour une
fiction.
Il
pleuvait. Les corbeaux se sont regroupés. Et le vautour a pris mon
poing dans sa gueule. La lune croissait.
L’été
a devancé la pleine, et la colline a joué sa dernière marelle.
Le
puits écoute le ciel danser. Et l’oiseau, oh l’oiseau lui,
s’envole à merveille, c’est un pays vers lequel pointe un bon
soleil mamellé.
C’est
grand et beau le monde, le jour où on décide d’y songer.
Ça
je ne le voyais pas bien, avant. Oui parce que forcément le temps en
claquant les dents a fini par péter la bogue du chef-œuvre. D’un
quoi ? d’un moi, menu, courtois, aimable, joyeux,
extraordinairement vivace…Indissociable. Pas un symbole. Un cercle
simple et puissant, à l’encre noire.La première lettre d’une
nouvelle alpha- baie ?
Non,
je n’ai pas de maison. Je suis la maison. Croire le contraire c’est
comme croire qu’il faut avoir des obligations, des devoirs, une
morale, enfin, tout ces trucs qui vous font pencher, trébucher,
regretter, et qui vous pousse un beau jour à chercher une pierre
pour vous y accrocher.
Des
pierres je n’en jette jamais. Surtout pas dans le fleuve. Le
fleuve, je lui fous la paix.
C’est
pas que j’ai peur de le faire déborder, c’est juste que je
trouve ça con. Plouf, un rond, des milliards de ronds...Moi ?
c’est le cercle, le reste ça peut aller nourrir les poissons.
j’ai
du être carré. Oui, certainement, bien carré. Un truc bien droit,
avec des coins, On fait plein de choses dans les villes avec les
carrés. Des cases, des potagers, des boites, des prisons.. Oui
alors j’étais triangle...un truc dont on fait le Toi de toutes les
maisons.
En
tout cas un truc simple. Pas compliqué. Et
pourtant ils en font des tonnes.. Un truc
qu’on peu rangé et même souvent oublié, ou , tiens, jeté.
Dedans dessous, on range, on cache, on plie, on remplie,
on vide, on tasse,
on conserve.. Ouais..si simple.
Ou alors...Hénagone ? Un quadrilatère indescriptible ?
Un myriagone ? Une tridécagone ? Un
truc impossible, sans règle presque impossible de se
le dessiner….Un
truc qu’on avait pas imaginé.
Je
n’ai pas de souvenirs. Plus. On garde des souvenirs par peur de
mourir. Pour être moins seule le jour du grand désespoir. Une vague
après l’autre. Jamais la même.
C’est
mon aventure, pas mon histoire. Un espace.
Sans fenêtre, sans
histoire et sans regret. Un cercle, pour
commencer, avancer, et
tout renverser.
"Cercle", 08.2020- Astrid Shriqui Garain