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dimanche 10 mars 2019

Une langue de laine





"Les souliers" - Vincent Van Gogh 


Le corps en veille
dans un recueil de gestes
un homme qui veille
cloué sur un rocher
l’ homme qui parle
au corps halluciné
le corps qui pleure
bouleverse l’ encrier

Un corps qui s’ouvre
est-ce parole en vérité ?

Ses mains sont les brindilles
de son bel arbre brisé.
La nuit est à sa fenêtre penchée.

Le temps n’est que du sable
dans un homme sablier
en dedans prisonnier
dehors en corps la vie en Autre
tout devient soudain si proche
mais à son corps étranger.

Le possible blotti dans un regard
et c’est l’enfance dessinée.
L’homme garde l’enveloppe
de son adresse bombardée.
Il n’est que chair et n’est plus que pansé
pensé par d’autres
jamais écouté
l’homme qui parle ne dit rien
comment trouver le mot d’une fin
dans un matin-papier-maĉhé ? 

La vie tient à son souffle
au bout du fil les mots s’égouttent
le regard à sa fenêtre
l’homme revoie son corps se balancer
Il marche comme dans un rêve avec deux jambes brisées.
La vie n’est plus qu’ un désert en traversée.

Du lit à la fenêtre combien de pas pour se jeter ?
La question frappe aux quatre coins de ce béton armé.

Jouir, courir, désirer, saisir, embrasser
il marche dans le verbe d’un pronom personnel implosé.

Refuser, repousser, se dresser, exploser, se lever
il court dans un verbe au pronom personnel projeté.

Sourire, accepter, obéir, dépendre, attendre, entendre
il vit dans un verbe au pronom personnel imposé.

Du lit à la fenêtre se déroule toujours son geste.
De sa tête jusqu’au ciel la nuit découle de ses pensées.
Chaque grain d’une heure a le poids de son passé.

Un corps en veille
dans son cercueil de gestes
pense toujours sa liberté.
Choisir, partir, quitter, se délivrer
il parle de son verbe au pronom personnel refusé.

Un cœur au bord de sa fenêtre
écoute en corps l’oiseau chanté.

Il ne sait vivre qu’avec un bout du ciel à son côté.

Astrid Shriqui Garain, « une langue de laine », III.2019. 
 
 

jeudi 26 mai 2016

Matricules


 La Parisienne. 
"Zut voila qu'il pleut !" 
Carrière du Chauffour (Noyonnais. Oise), 
musée de la mémoire des murs

C’est la nuit que je redoute entre ces murs
Quand les projos s’allument dans les cours.

Dans nos têtes ça grésille en noir et gris.
On s’agite, on gémit ,on écoute le moindre bruit.
On devine dehors.
On invente nos sorties.

Il y a les pleurs et puis des cris.
Les vérités, on les craque dans l’obscurité.

Nos ombres, toutes nos odeurs
et nos regards sur la pointe des pieds
vers les portes d’acier.
 
Ici on crève de la trouille
Comme ailleurs on meurt de la peste.

Ici on est toutes des emmurées.
Celles qui gardent et celles qui sont gardées.
Celles qui surveillent et celles qui sont observées.
 
C’est la nuit que la lumière disparaît
 
C’est entre ces murs que tout s’est arrêté.
 
Pour la plupart, des promesses non tenues
ont fait de nous des détenues.
Pour toutes, des amours de ducasse
Nous ont fait prendre une pile en pleine face.
Pour chacune, les dés tous pipés sont bêtement jetés.

Avec nos vies scarifiées il faudra bien s’en retourner.
Il faudra bien réapprendre à marcher.
 
On a plus vraiment le respect de soi même
Quand on doit pisser devant toute une chambrée.
 
De cinquante à dix huit piges
On a toutes cinq ans quand la nuit vient se glisser.

On fait notre peine,
Toute notre peine là sur le plancher.
 
La colère nous prend souvent contre le mur,
Parce ce que l’on ne sait plus si dedans
Pour en finir
Ça ne vaut pas mieux qu’au delà des murs.
 
C’est la nuit que ça s’est passé.
Dix mois fermes….La belle affaire.
Fait de cité. Mauvais dossier.
Deux coups de lames. Fini l’enfer.
 
Quand on a gardé son rire d’enfant
On ne voit pas que les grands ne font plus semblants.
On comprend pas tout le mal que l’on se fait.
On tourne mal quand on tourne en rond toute la journée.
 
La tôle c’est pour de vrai. 
Même gondolée, faut s’en méfier.
 
Ici les gosses on les ramasse à l’appel.
 
C’est la nuit que je redoute entre ces murs
Parce que dès que le jour est de corvée
ils commencent toujours par nous compter.
 
Dix mois fermes ….la belle affaire
Les pieds devant... une enfant.


© - Astrid Shriqui Garain